Pavel Mitenko : « Mon intervention sera consacrée à l’Actionnisme Moscovite, mais ce n’est absolument pas l’objet de mes recherches. Ce qui est le plus important pour moi, c’est le point de vue, ou plutôt la ligne du mouvement, dans lequel je m’inscris pour observer le monde. C’est pourquoi, ce dont je vais parler le 23 février, même dans sa partie descriptive, est le point de départ, le contexte des réflexions sur ce qu’on pourrait appeler, d’après Condition de l’homme moderne (1958) de Hannah Arendt, “l’action humaine”, en tant que forme historique d’agir, qui souhaite créer un monde commun sans passer par des intermédiaires.

L’actionnisme moscovite (AM) est apparu dans les années 1990 à Moscou. On peut indiquer les actions les plus importantes de ce mouvement, comme le groupe E.T.I. – TEXT de E.T.I. (Expropriation du Territoire de l'Art) (1991), le groupe Barricade de VPKK (Commission de Contrôle Non Gouvernemental) (1998), Te Deum-punk de Pussy Riot (2012). Pendant tout le parcours du mouvement actionniste, on peut dénombrer les effectifs suivants: 7 actionnistes agissant indépendamment sur leur seule initiative personnelle, 13 groupes composés de 3 à 10 personnes dans lesquels pouvaient participer les premiers activistes déjà mentionnés. Les formes d’actions de l’actionnisme ont été reprises par des organisations numériquement plus importantes, aussi bien par le syndicat étudiant “Studzashchita”, actif au début des années 1990, que par des organisations à l’opposé du spectre politique, notamment le parti national-bolchevique, qui a pu compté jusqu'à des dizaines de milliers de membres, ou des organisations de jeunesse pro-gouvernementales. Outre cela, on peut aujourd’hui parler d’une nouvelle vague actionniste, qui continue de se développer malgré le tournant conservateur du gouvernement: Catherine Nenacheva, Piotr Pavlenski, Daria Serenko, le Mouvement Nuit et le théâtre radical Influences non apparentes.

Il faudrait faire la distinction entre l'activisme (ou l’artivisme) et l’actionnisme, ce dernier intervenant directement dans l’espace public et inventant à chaque fois une forme unique d’expression corporelle. L'actionnisme joint ce caractère libre de l'action avec son exposition à l'attention publique. Cette jonction "fait exploser l'ordre des choses" dans des espaces de concentration du pouvoir étatique. Par exemple, ces actions ont lieu dans des espaces spécifiques: là, où se produisent les cérémonies publiques du pouvoir suprême (la Place Rouge est un lieu de prédilection des actionnistes, ensuite la Cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou qui est la place pour la tenue des cérémonies religieuses les plus officielles), là, où la domination s'incarne (commissariats de police, tribunaux) ou, là où l'ordre dominant se présente et se réalise (par exemple, megamarket). Ce choix n'est pas dû au hasard puisque tout d'abord les actionnistes lancent dans leurs actions publiques un défi à la manifestation de la domination.
Pour essayer de dévoiler le sens de ces pratiques, qui exigent pour être pleinement décrites de faire une synthèse des recherches de terrain et une analyse politique et artistique, je propose les pistes suivantes :

Piste 1 : Généalogie de l’Actionnisme Moscovite. Pour dévoiler la spécificité de l’AM, il faut montrer non seulement sa partie visible, mais également ce qui est “non visible” (Rancière), ce qui se passe en coulisse. Les premières actions ont lieu dans le cadre de l’effondrement de l’URSS, ce qui détermine l’appartenance de l’actionnisme au politique et non à la police - prolongeant ainsi, peut-on dire, le partage proposé par l’Internationale situationniste et développé par Jacques Rancière. L’actionnisme est de l’ordre du révolutionnaire, par opposition à une situation de consensus, et, au niveau artistique, de l’ordre de l’art politique, et non de l’art inscrit dans le cadre fonctionnel de l’industrie artistique. Les années 1990 furent marquées par la lutte pour le monopole de la violence, l’économie de l’ombre, mais aussi par une dynamique de communauté clandestine , dans le sens de mot “communauté” employé par Jean-Luc Nancy, d’auto-organisation et de mouvement squat. Celles-ci sont caractérisées par un haut degré d’indépendance des pratiques politiques et artistiques vis-à-vis des institutions officielles et commerciales. Indépendance que la culture post-soviétique a héritée de l’underground soviétique et qui a pris beaucoup d’envergure dans une absence quasi-totale d’institutions culturelles nouvelles et malgré l’intransigeance de l’Etat (le premier musée d’art contemporain n’apparaît en Russie qu’en 1999). Mon but est de montrer ces processus non pas comme manquant de ressources matérielles et de garanties sociales, mais au contraire, de montrer, dans toute sa particularité, la profusion de sens, d’inventivité, de courage, de réalisations et de co-réalisations, de dévouement pour l’affirmation d’un Commun, ainsi que de sortir de l’impasse de la critique institutionnelle en dessinant des chemins non-institutionnelles. Cela permet de proposer une nouvelle position dans la polémique emblématique de Grant Kester et Claire Bishop au sujet de la politique et de l’art : la dissolution de l’art dans le service rendu à la société (Kester) ou une liberté contradictoire dans les limites des institutions artistiques (Bishop).

Piste 2 : Problématique philosophique. Les perspectives philosophiques de ces recherches remontent au programme du romantisme allemand qui met l'art à l'horizon de la libération politique. Comme le montre Jacques Rancière dans son ouvrage Le Partage du sensible , le programme romantique articule l'espace du sensible, qui détermine des pratiques et des débats esthétiques et politiques jusqu'à ce jour. Jacques Rancière estime au sujet de l’expérience de la Russie stalinienne que l’alliance entre l’action artistique et la démarche politique porte en elle le danger du “totalitarisme”. Pourtant, je tâcherai de montrer qu’en s’efforçant de s’affranchir de l’héritage du stalinisme, les actionnistes parviennent à éviter les versions wagnériennes et lounatcharskienne du lien romantique entre art et politique et ne le réalisent pas par l’intermédiaire de l’État.

Piste 3 : Dynamique de l’actionnisme. Je compte consacrer la partie finale de mon intervention à la façon dont se développent ces thèmes de la visibilité et de la clandestinité, de l’indépendance et de l’intégration, de l’inventivité créatrice et de la courageuse persévérance, du collectif et du singulier, dans les trois vagues de l’Actionnisme Moscovite.

L’analyse de l’actionnisme, qui se situe toujours à l’avant de la lutte pour l'indépendance du visible (Rancière) par le moyen des médias tactiques stratégiques et forçant des hauts représentants du pouvoir officiel à commenter ses actions, permet d’évaluer les perspectives d’une politique radicale en Russie. »

Conférence proposée par Pavel Mitenko, artiste, critique d'art et actionniste. Dans le cadre de l'Hiver Franco-Russe d'Echelle Inconnue "Précipitons le temps où nous deviendrons tous des oiseaux".

Lieu : La conjuration des fourneaux, 149 rue Saint-Hilaire, Rouen
Date : jeudi 30 mars 2017 à 19h